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Concevoir la mémoire de manière participative

ReMapping Memories – mémorial en hommage aux personnes esclavisées Hambourg (Allemagne), Lisbonne (Portugal) 2021

Depuis quelque temps, les historiennes, les artistes et les guides partent sur les traces de l’impérialisme à Hambourg et Lisbonne, deux villes portuaires jumelées. Le projet «ReMapping Memories» s’intéresse dans les deux cités à la décolonisation de l’espace public et englobe des contributions artistiques et scientifiques ainsi que des articles de presse. ReMapping est subventionné par des fonds spéciaux de la direction de l’Institut Goethe ainsi que par la Confrérie Saint-Barthélemy des Allemands à Lisbonne et sert de plateforme de promotion des échanges de savoirs à l’échelle internationale. Des historiennes et militants organisent des meetings et lectures ou des projets innovants afin de sensibiliser les habitantes à l’histoire, mise sous le boisseau, de certains quartiers de la ville. Le mémorial en hommage aux personnes esclavisées à Lisbonne illustre ces tentatives. Un lieu de mémoire sous forme de plantation de deuil doit voir le jour sur le Campo das Cebolas. Quatre cents tiges de canne à sucre en aluminium seront disposées en triangle, afin d’attirer l’attention sur quatre siècles d’esclavage. Le projet retenu après consultation commémore la diaspora africaine et est l’œuvre de Kiluanji Kia Henda, un artiste angolais. Un groupe de Lisboètes engagées en a présenté le concept de base, qui a reçu le soutien d’une équipe de consultants, de la Ville de Lisbonne et de l’association des personnes d’origine africaine Djass. L’objectif était de s’adresser aux générations futures et d’exprimer les valeurs du plus grand nombre possible. Des enquêtes ont été menées auprès des passants et des personnes intéressées dans les environs de Lisbonne. Tous les participants ont pu ensuite donner leur avis sur le déroulement du projet et sur le concept artistique. La participation de personnes d’origine africaine a été particulièrement élevée. Le mémorial doit créer des lignes de connexion entre le monde occidental tendu vers le profit et la brutalité subie par les Africaines et Africains comme par les peuples indigènes. Pour l’artiste, c’est le profit économique, en tant que moteur incessant des souffrances humaines, qui est au cœur des événements : «Il imprègne les sociétés occidentales jusqu’à ce jour, parce que l’accumulation des richesses qui a permis la naissance du monde moderne s’est faite sur le dos des femmes et des hommes réduits en esclavage.» Au centre de la structure, un banc rond s’offre comme lieu de méditation. À l’issue du projet de mémorial, il est prévu d’ouvrir une exposition et un musée qui abritera aussi le futur centre d’information.

Interviews sur les attentes en matière de participation

Afin d’identifier les attentes des acteurs de la société civile et des parties prenantes en matière de participation à la transformation ou à la création de la culture de la mémoire matérielle en Suisse, nous avons interviewé les responsables de sept projets (voir p.15 et ss.). Les représentants d’association et les personnes suivantes nous ont donné des renseignements sur les projets qu’ils prévoyaient, sur leurs activités en cours ou sur les expériences vécues dans des projets antérieurs : Michael Fässler (collaborateur du projet «Monument 2051»), Marta Lança (coordinatrice du projet «ReMapping Memories Lisboa-Hamburg»), Gregor Spuhler (membre du groupe de pilotage «Mémorial suisse pour les victimes du national-socialisme»), Jakob Tanner (historien et membre du comité directeur de l’association «Stolpersteine Schweiz»), Jan Morgenthaler (directeur du projet artistique «Transit 1999»), Sabine Künzler (activiste, membre du mouvement Commission fédérale ta mère et participante de l’action autour du «Monument de l’UIT» à Berne le 13 juin 2020) ainsi que Dembah Fofanah (cofondateur du collectif «Vo da.»).

Les attentes de participation que les personnes interviewées formulent à l’égard des parties prenantes ont ensuite fait l’objet d’une analyse interprétative reposant sur les connaissances acquises dans les entretiens. Les évaluations des enregistrements audio ont été décisives à cet égard. Nous avons retenu les propos qui mettaient particulièrement en relief les desseins du travail de mémoire de divers groupes de la société civile, mais aussi ceux sur les expériences partagées dans l’interaction avec les parties prenantes ou encore ceux qui permettaient de tirer des conclusions sur les conditions-cadres politiques. Pour l’analyse, les citations ont été attribuées à des catégories identifiables faisant office de repères, qui ont été à leur tour affinées à l’aide d’une codification axiale. Le guide d’entretien et une sélection de transcriptions se trouvent en annexe de la présente étude (consultable en ligne).

Attentes de participation

Dans le cadre de ses projets, l’association «Stolpersteine Schweiz» représente elle-même une partie prenante qui entend défier les autorités d’interprétation de l’histoire par le biais de la participation culturelle. L’association est convaincue qu’une prise de conscience des atrocités du régime national-socialiste, de la complicité de la Suisse et des destins concrets des victimes peut briser le récit historique dominant. Elle a également des attentes visà-vis de la coopération mémorielle qui inclut l’organisation conjointe du projet et des cérémonies solennelles. Les initiateurs tentent donc de cibler leur communication et de mobiliser spécifiquement les parties prenantes qui s’impliquent dans le projet en raison de liens personnels ou de leur volonté de s’engager dans le projet. Jakob Tanner, membre du comité directeur de l’association «Stolpersteine Schweiz», explique que son association a également l’intention d’accompagner des actions autonomes en rapport avec la pose de pavés : «Nous essayons d’encourager d’autres initiatives locales ou régionales et de les soutenir». En ce sens, les intérêts de l’association ne se limitent pas aux expériences de marginalisation de ses membres, mais sont plus généralement l’expression d’un engagement personnel en faveur du progrès en matière de culture mémorielle. L’association mise sur un type de représentation mémorielle des victimes et de leurs descendants facilement accessible et à fort impact médiatique.

À l’inverse, le comité de pilotage du «Mémorial suisse» a transféré au Parlement la responsabilité de la réalisation et de la communication autour du projet. Le mémorial de Berne est conçu comme un lieu public central de transmission historique et de mise en réseau. Il deviendra un lieu de mémoire des victimes du régime nationalsocialiste et commémorera l’ensemble des Suissesses qui se sont engagées en faveur des expulsés et se sont opposées au fascisme hitlérien. Les initiateurs doivent à cet effet localiser les groupes de personnes concernés. Il faut clarifier qui doit être associé au mémorial et dans quelle mesure le monument doit se concentrer sur les victimes suisses. Le lieu de mémoire public et accessible à tous inclura une sculpture. Dès le lancement de la planification du projet s’est posée la question de l’interaction entre la société civile et l’objet d’art ou le mémorial dans son ensemble, de même que, nous l’avons mentionné, celle de la possibilité de l’approcher directement sans mesures de sécurité. Ainsi que Gregor Spuhler a été forcé de le constater, le mémorial a suscité des réserves, voire un certain rejet au sein de la société civile. «Je ne pense pas que cette cause puisse remporter la majorité lors d’une votation. J’ai quelques doutes à ce sujet.» Le processus politique s’accompagnera assurément de débats publics. On pourrait parfaitement imaginer que quelques personnes du comité de pilotage rejoignent la commission de surveillance. Selon certains membres du projet, il serait aussi pensable que la société civile y prenne directement part, mais il reste à déterminer sous quelle forme. Il est prévu d’organiser un concours d’idées pour la conception artistique de la sculpture. À Lisbonne également, les porteurs du projet de «Mémorial en hommage aux personnes esclavisées» prévoient d’édifier un site muséal à la suite de l’installation artistique. Dans ce projet à participation relativement élevée de la société civile Marta Lança, souhaite que le dialogue intense se poursuive : «J’espère que la participation citoyenne perdurera après la construction du mémorial.»

Le collectif «Vo da.» adopte une approche qui se différencie des trois projets précédemment cités de l’association «Stolpersteine», du groupe de planification du «Mémorial suisse» ou du «Mémorial en hommage aux personnes esclavisées». Il intègre en effet à son travail ses propres expériences de l’exclusion et de la marginalisation. Le groupe s’efforce depuis le printemps 2020 de faire disparaître les noms d’immeubles et une peinture murale à connotation raciste dans le quartier du Niederdorf à Zurich. Les arguments élaborés par l’association ont été transmis à plusieurs reprises à l’administration municipale. De manière générale, le collectif essaie de fournir des pistes de réflexion pour sortir du schéma de pensée raciste et discriminatoire qui est profondément ancré dans la société. Il mise sur des médias numériques pour diffuser ses messages dans des articles en ligne et sur les réseaux sociaux: «Notre engagement, que ce soit avec notre magazine en ligne ou d’autres initiatives, doit venir de la communauté et s’adresser à la communauté. En font partie toutes les personnes qui veulent en faire partie», déclare Dembah Fofanah. «Vo da.» a donné naissance à une communauté inclusive qui réfléchit concrètement aux préoccupations de ses membres et s’établit progressivement comme groupe d’action.

Cela fait plus de vingt ans que, en délocalisant des monuments, l’intervention artistique «Transit 1999» a lancé la question du retour, ou non, sur leur site d’origine des quatre principaux monuments déplacés. La scène artistique et culturelle réagissait à la forte présence de statues de la fin du XIXe siècle à Zurich et voulait réclamer des espaces publics pour ses propres œuvres. L’action artistique voulait faire réfléchir à la question de la permanence et de la mémoire et thématiser les éventuelles transformations dans l’espace public. Ainsi que son initiateur, Jan Morgenthaler, l’explique, le projet portait «une revendication ancienne : l’art doit se légitimer». En 1999, le collectif a diffusé dans les médias l’idée que les monuments de Zwingli, Waldmann, Escher et Pestalozzi étaient emblématiques de la stagnation culturelle, et ce à deux niveaux: ils incarnaient à la fois une culture autoritaire de la mémoire et une création artistique archaïque. Mais ceux qui, en 1999, se sont arrêtés au simple voyage des monuments sont passés largement à côté de cette double critique. Il a donc été possible de contempler la forme artistique indépendamment des corrélations établies par le collectif. Quand on compare cette action avec les débats autour des monuments menés aujourd’hui, il est frappant de constater que «Transit 1999» n’a pas soulevé de discussion publique sur la contextualisation historique des personnes trônant sur leur piédestal. Du point de vue de leur dimension de culture mémorielle, les quatre monuments délocalisés ont été principalement considérés comme des signes de l’époque de leurs créateurs.

Les initiateurs du «Monument 2051» se sont lancé un défi de taille: réinterroger la notion traditionnelle de monument et la repenser avec la société civile. Au fil de l’élaboration du projet, ils ont été contraints de constater combien il était difficile d’entrer en contact avec la population. Ils ont donc publié un communiqué de presse, distribué des dépliants à Berne et mobilisé largement les réseaux sociaux pour attirer l’attention sur leur action. Malgré un concours doté de prix et la perspective de pouvoir exposer publiquement ses propres œuvres, la participation, escomptée forte, s’est avérée bien plus réduite que prévu. Michael Fässler suppose que le terme «monument» a fait figure d’épouvantail pour beaucoup de personnes et qu’il a fait obstacle à leur participation. «Grâce à certains retours, nous avons appris que le message n’était pas aisé à comprendre et que sa contextualisation soulevait des difficultés. Qu’attendions-nous exactement des gens ? La notion de monument était déjà très controversée depuis le début.» Michael Fässler est convaincu qu’on aurait pu susciter un plus grand intérêt en ciblant mieux les explications et en cherchant à discuter directement avec les gens. «J’aurais volontiers cherché à m’adresser directement au public et essayé, par exemple, de générer des idées pendant une manifestation.» Une question difficile s’est posée: déterminer dans quelle mesure les idées préconçues des participants de même que la planification du projet, incluant le choix final du projet de monument, ont mis un frein aux objectifs de «Monument 2051». «C’est bien là le hic : d’un côté on dit au public que toutes les idées, même les plus abstraites, sont les bienvenues et que la conception est entièrement libre, qu’on peut faire ce qu’on veut. De l’autre, on a certaines représentations. Je vois là le défi majeur des projets participatifs : se montrer ouvert aux propositions qui sont faites.»

Expériences liées au projet en ce qui concerne les conditions politiques et juridiques

Le projet «Stolpersteine Schweiz» montre que les initiatives de culture mémorielle qui s’inscrivent en Suisse d’une manière ou d’une autre dans l’air du temps de la politique locale bénéficient d’un soutien politique et administratif efficace. Dès lors que l’administration considère 38 Concevoir la mémoire de manière participative qu’il s’agit d’une préoccupation pertinente, elle épargne aux initiateurs de projets les longues procédures de permis de construire et ouvre la voie aux circuits courts. «On nous a toujours proposé une ‹procédure accélérée› (fasttrack)», souligne Jakob Tanner. Ces procédures accélérées ont massivement contribué à ce que le projet des pavés de la mémoire bénéficie d’un grand écho médiatique et public, ce qui a également accru l’envie de la population de participer dans la mesure du possible au projet.

L’accueil politique favorable a aussi ouvert la voie d’une mise en œuvre rapide du projet de «Mémorial suisse». La motion adoptée à l’unanimité à Berne a toutefois soulevé la question de savoir dans quelle mesure la commémoration de l’Holocauste était désormais si bien établie culturellement ou si inattaquable que les responsables politiques ne pouvaient plus se permettre de formuler des objections. Le désenchantement a vite succédé à la joie qui a suivi la décision. Ni la question de la compétence des départements ni la coresponsabilité n’ont pu faire l’unanimité. Le flou concernant le cofinancement du projet et ses bases légales ont constitué un obstacle à la poursuite du processus d’élaboration. Le comité de pilotage n’a actuellement aucune autre possibilité de planification. Il n’existe apparemment pas d’obstacles politiques et juridiques pour le moment. Le département compétent cherche actuellement à clarifier les aspects juridiques. Les juristes et les experts de l’Administration fédérale chargés de cette question estiment très probablement que le mémorial devrait prendre place dans le cadre du mandat éducatif et culturel et qu’il n’est donc pas nécessaire de promulguer une nouvelle loi, telle qu’une loi sur le Mémorial de la Shoah ou du nazisme. Les expériences de Jan Morgenthaler avec son projet «Transit 1999» ont montré que les procédures administratives et bureaucratiques peuvent freiner les réalisations de projets, tout particulièrement artistiques, lorsqu’ils ne bénéficient pas d’un soutien solide des pouvoirs publics. L’artiste résume ses observations comme suit: «Quand la Ville se présente comme une institution, un appareil bureaucratique ou une machine, les réalisations de projets sont souvent rendues impossibles.» Le groupe d’action du «Monument 2051» n’a rencontré à ce jour aucun obstacle juridique ou bureaucratique dans son projet de sculpture des générations. Mais, comme l’explique Michael Fässler, les responsables du projet ont craint au cours de la planification que le Service de la conservation des monuments ne puisse éventuellement intervenir pour limiter, voire annuler la création ou le choix du site de la sculpture. «Personnellement, j’ai fait plusieurs fois l’expérience dans le cadre d’activités culturelles antérieures que la Conservation des monuments tendait à empêcher la réalisation d’idées novatrices.» Le soutien de membres de la classe politique et les financements privés semblent donc être la clé du succès, ainsi qu’en attestent les expériences de Jan Morgenthaler. On retrouve des mécanismes identiques de la bureaucratie suisse dans un projet actuel prenant place dans le champ de l’activisme politique. L’engagement du collectif «Vo da.» rencontre peu d’appuis. Les milieux progressistes de la société accueillent certes très favorablement son travail. Toutefois, le collectif rencontre des difficultés à mettre en pratique ses revendications. Ainsi, Dembah Fofanah évoque sa difficulté à se faire entendre des responsables politiques avec son projet de supprimer les noms de bâtiments à connotation raciste dans le quartier zurichois du Niederdorf. «Trois tentatives ont été nécessaires avant que notre requête soit étudiée.» Pour attirer une plus grande attention sur sa préoccupation politique, la CFTM a décidé de mener une action haute en couleur. Si les transformations spontanées de monuments comme celle du 13 juin 2020 à Berne profitent d’un moment propice, leurs responsables se meuvent sur un terrain juridique flou. Mais les autorités semblent faire preuve d’une certaine tolérance à l’égard de ces actions dès lors que le contexte est déclaré légitime. Comme l’illustre l’exemple de la CFTM, s’engager pour des actions politiques ne va pas de soi en Suisse. «Le temps et l’argent sont un obstacle», remarque Sabine Künzler, membre de la CFTM. «Par argent, j’entends ici le luxe de pouvoir faire quelque chose d’onéreux sans que cela soit forcément lucratif.»

(…)

in Concevoir la mémoire de manière participative: La participation de la société civile à la conception de la culture de la mémoire publique en Suisse par Anne Schillig, Gian Knoll et Sebastián Lingenhöle. Rapport commandé par l’Académie suisse des sciences humaines et sociales.

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